ann-Marc Rouillan
*DE MEMOIRE - Tome 1*
Les jours du debut: un automne 1970 a Toulouse
Certains jours de bagarre, apparaissaient sur le campus de petites vieilles, un vol noir pareil a des etourneaux, toutes en deuil, avec de minuscules chapeaux de pailles et, sur les genoux, un sac a main de cuir verni. Cette fois-la, nous les decouvrimes pres des anciennes arches du patio. Elles etaient cinq, assises sur un muret, serrees les unes contre les autres, cachant leur bouche et leur nez sous des mouchoirs au lisere de violette pour se proteger des gaz lacrymogenes.
“Mesdames, ne restez pas la, vous voyez bien que c’est dangereux…” leur conseilla le bon La Carpe, appuye negligemment sur un manche de pioche.< br> “Merci mon petit, tu es bien agreable, mais tout ce tracas, vois-tu, ça nous occupe…”
Nous partimes en souriant du “ça nous occupe”, persuades d’avoir croise les fameuses “memes qui aiment la castagne” chantees par Nougaro.
Dans ce premier volet “De mémoire”, Jann-Marc Rouillan revient sur la fin de son adolescence, a Toulouse, en 1970. Les premiers amis, premieres amours, premiers camarades, puis les premieres armes ; mais aussi l’occasion de decrire une ville, une epoque, des mœurs et des ideaux qui furent determinants pour celui qui prendra bientot le maquis contre la dictature franquiste.
Jann-Marc Rouillan est incarcere depuis le 26 fevrier 1987 pour ses activites au sein du groupe Action directe. Il est notamment l’auteur de *Je hais les matins* (Denoel, 2001) , *Lettre à Jules* (Agone, 2004), *La Part des loups* (Agone, 2005) et *Le Capital humain* (L’Arganier, 2007).
Collection “Memoires sociale”
Format 12*21 cm
208 pages, 14 euros
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Dans le premier volume de son autobiographie, l’activiste Jann-Marc Rouillan revient sur l’origine de son engagement politique: Toulouse dans les années 1970 et l’antifranquisme.
Frédéric Deshusses
L’automne 1970 fut pour Jann-Marc Rouillan une période d’activisme frénétique au sein du groupe autonome Vive la Commune et le moment de son entrée dans un mouvement de résistance armée au franquisme. Membre du groupe Action directe, aujourd’hui incarcéré, Rouillan raconte ces «jours du début» dans la première partie de ses mémoires qui paraît en ce moment chez l’éditeur marseillais Agone.
Les souvenirs de la guerre d’Espagne et de la résistance française au régime de Pétain baignent le récit de cette année 1970. Ils trouvent un double prolongement dans le présent toulousain du jeune Rouillan. D’une part, le combat contre le fascisme continue en Espagne et René Bousquet, haut-fonctionnaire de Vichy et organisateur de la rafle du Vel’ d’Hiv, plastronne à la direction de La Dépêche du midi. D’autre part, au hasard de rencontres dans cette «capitale de l’Espagne républicaine» qu’est Toulouse, la mémoire militante s’incarne: «Nous allions de plus en plus chez les vieux, écrit Rouillan, en particulier chez Théophile [...] qui nous racontait le 19 juillet 1936, les batailles d’Aragon et les camps allemands». Ces rencontres et l’histoire qu’elles charrient sont déterminantes parce qu’elles conduisent Rouillan à un point où prendre les armes est non seulement envisageable idéologiquement, mais surtout réalisable concrètement. C’est en effet un groupe d’exilés espagnols qui forme Rouillan et son camarade Enric Olle aux techniques de la clandestinité – vol de voitures, armes, fabrication de faux papiers – puis les met en contact avec un réseau antifranquiste. Commence alors l’aventure du Mouvement ibérique de libération (MIL), un groupe de résistance armée antifasciste et anticapitaliste. C’est sur les débuts de ce mouvement que se clôt ce premier tome.
Le prélude à cet engagement c’est, pour Rouillan et Olle, le groupe Vive la Commune qu’ils fondent avec Henry Martin autour du pavillon dans lequel ils cohabitent. En marge des organisations, tenu à distance par les services d’ordre dans les manifestations, Vive la Commune pratique l’action directe: émeutes, jets de cocktail Molotov, attaque des bureaux de l’association des étudiants en droit… Et à Toulouse en 1970, les occasions ne manquent pas, comme lors de cette journée d’émeute à l’université qui marque, selon Rouillan, l’apogée et le terme de l’existence du groupe autonome.
La publication de ce volume vient tirer le l’oubli la part française d’une histoire européenne: celle de la violence révolutionnaire à la fin des Trente Glorieuses. Si le retour en Italie d’Oreste Scalzone ou la libération de Brigitte Mohnhaupt donnent lieu à des épanchements médiatiques, force est de constater que les militants d’Action directe, toujours incarcérés, restent relativement épargnés par ces sursauts de mémoire. Non qu’on leur souhaite d’avoir, comme Cesare Battisti, le soutien de Bernard-Henri Lévy, mais il ne paraît pas inutile de se souvenir dans quelles circonstances des groupes ont fait le choix des armes. Loin des chromos qui font de Mai 1968 une agitation étudiante rigolade et vaguement libertaire, l’ouvrage de Rouillan éclaire l’articulation de l’élan de révolte de Mai avec la tradition de résistance armée au fascisme.
Auteur de plusieurs autres textes et de chroniques carcérales pour le journal CQFD, Rouillan veut «écrire autre chose» que «les biographies que [s]es contemporains consacrent à leur tourisme révolutionnaire post soixante-huitard» et qui «l’emmerdent tant». Il est clair que le militant ne vient pas présenter ses excuses, en cela déjà il se distingue. Surtout, avec ces souvenirs de 1970, il montre une fraction de l’extrême-gauche qui est ignorée des historiens et des biographes. Vive la Commune n’est en effet pas une organisation bien structurée produisant textes et luttes de pouvoir internes. Ce que raconte Rouillan, c’est une manière de vivre contre l’ordre social, l’activisme n’étant alors en rien séparé du reste de la vie. Il est ainsi significatif que le noyau du groupe partage le gîte et le couvert dans ce pavillon commun.
Une large part des récit publiés sur les années 1970 proviennent au contraire de militants actifs dans des organisations très structurées – qu’on pense à Tigres en papier où Olivier Rolin retrace son passage au sein de la Gauche prolétarienne. La mémoire du milieu autonome est une mémoire fragile, d’une part parce que ces groupes éphémères et locaux se souciaient peu de laisser des traces et d’autre part parce que ceux qui composaient ce milieu n’ont pas accédé à des positions de pouvoir légitimant leur témoignage public. Ce récit des «jours du début» – qui profite de notes explicatives et d’un très utile glossaire – contribue à sauver un peu de cette mémoire.
Jann-Marc Rouillan, De mémoire 1: Les jours du début, un automne 1970 à Toulouse, Agone, 2007, 208p.